NAJI HAKIM
NAJI HAKIM

Une entrevue avec Naji Hakim

réalisée par Béatrice Piertot 

In : "La Revue l'Orgue" 2003
 

 

A. Sur l'improvisation

1) Pensez-vous que l'improvisation s'apprend ?

J'ai de plus en plus de mal à limiter la définition de l'improvisation à l'orgue, à l'instrument ou à la matière artistique en général. L'artiste est toujours artiste, qu'il soit à l'instrument, ou dans toute activité qui fait son être. Aussi, je distinguerai : Inspiration et Technique.
Inspiration 
Quand on négocie une affaire, quand on fait une démonstration de mathématiques, quand on rédige une lettre, ... imagination, inspiration peuvent entrer en jeu pour une plus grande persuasion ou clarté. Cette grâce de l'inspiration ne s'apprend ni se donne. Elle se reçoit...
Technique 
André Marchal disait du pédagogue Jean Langlais, "qu'il pouvait faire improviser des pierres!" Tout être a un potentiel d'improvisation plus ou moins grand. Don, motivation et travail portent des fruits. Mais rien ne remplace les conseils d'un bon professeur. Jean Langlais lui-même disait que "l'improvisation ne s'improvise pas!" Cela sous-entend une certaine discipline. 


2) Faut-il être bon exécutant pour commencer à travailler l'improvisation ?

Je réponds d'abord au mot "commencer"!
Avant même d'envisager une formation musicale, on ne saurait empêcher un enfant d'improviser avec sa voix ou sur des instruments. Cette pratique instinctive - dégagée de toute interprétation d'un texte écrit - trouve un équivalent de fraicheur chez les instrumentistes d'orchestre, aux moments où ils accordent leurs instruments. C'est à partir de la dimension instinctive, à observer dès l'enfance, que la technique instrumentale et la science de l'improvisation s'appuient sur une véritable assise pouvant mener à l'oeuvre d'art.
Enfin, pour mieux répondre à toute votre question : plus la technique instrumentale se développe et plus l'art de l'improvisation pourra s'armer pour un discours libre et épanoui.


3) Quels sont pour vous les critères primordiaux à connaître pour l'étude de l'improvisation ?

Quel est l'objectif de l'improvisation, sinon de converser avec le coeur de l'autre? A mon sens, la mélodie a été, est, et sera toujours le secret de notre art! Tous les autres paramètres, harmonie, contrepoint, timbres ... arrivent après dans la hiérarchie. Reste à retrouver l'essence de la mélodie.


B. L'étude de l'improvisation :

1) Par quelle progression peut-elle s'étudier ?

La mélodie avant toute chose! Viennent ensuite : 1. l'harmonisation de chansons populaires, de thèmes de chorals et de chant grégorien; 2. le contrepoint ; 3. la forme.

2) S'enseigne-t-elle ? Si oui, de quelle manière ? Par le biais de traités/méthodes ? Si oui, lesquelles ?

Un ouvrage, tel que mon Guide pratique d'improvisation peut être un point de repère, une référence ou un outil de travail. J'ai écrit ce livre après plusieurs années d'enseignement mais il ne saurait remplacer les conseils d'un maître qui saura s'adapter à la personnalité, aux connaissances et au métier de l'élève. L'une des plus grandes joies que m'aura apporté l'art de l'enseignement - quelle qu'en soit la discipline - c'est d'arriver à suivre le cheminement de la pensée de l'élève, pour arriver à la moduler, à l'exercer, à la discipliner pour l'aider à exprimer sa propre fantaisie.

3) Que pensez-vous des traités suivants : le Traité d'improvisation à l'orgue de Marcel Dupré en 2 volumes, le Précis d'exécution, de registration et d'improvisation à l'orgue de Charles Tournemire, le Guide pratique d'improvisation de Naji Hakim, et le Livre d'improvisation et d'Accompagnement de Francis Chapelet ? 

Tout dépend de l'utilisation que l'on en fait. C'est à chaque lecteur de savoir puiser la matière qui saura catalyser son potentiel artistique. Et c'est dans la mesure où un ouvrage est un point de départ et non un but en soi, qu'il saura marquer le musicien à la recherche de sa propre pensée. Les ouvrages traitant de l'improvisation ne sauraient pas dispenser d'études harmoniques ou contrapuntiques ; ils ne sauraient pas remplacer non plus le rôle primordial du contexte culturel dans lequel l'artiste évolue. 

4) Pensez-vous qu'aujourd'hui nous avons besoin d'un renouvellement de la théorie ? 

Il existe "des" théories... Mais ce qu'il faut libérer, ce sont les pratiques! C'est Verdi qui disait : "Torniamo al antico e sara un progresso!"

5) Pensez-vous que l'improvisation à l'orgue doive prendre une place à part entière dans les Conservatoires et les écoles de musique de France ? 

Au commencement était l'improvisation! La musique notée n'est qu'une transcription imparfaite d'un art qui concerne l'oreille et non pas l'oeil. A partir du moment où l'on a commencé à noter la musique, la mémoire de sa source s'est progressivement effacée. L'interprète de l'oeuvre écrite tombe souvent dans le piège de la notation en oubliant que l'âme de l'oeuvre se trouve entre les notes ou derrière la partition. Prendre conscience de la genèse souvent improvisée des oeuvres écrites est tout aussi important que de restaurer l'approche à la fois "naturelle" et "sacrée" de tout instrument par l'impovisation.

B. Sur vous-même :

1) Enseignez-vous l'improvisation ? Vous référez-vous à des traités ? Si vous utilisez un traité, pourquoi vous en servez-vous ?

Dans l'enseignement de l'improvisation je ne me réfère pas systématiquement à des traités, même si je renvoie l'élève à certaines réflexions ou disciplines mentionnées dans tel ou tel ouvrage.
C'est en découvrant le bagage spécifique de chaque élève que la ligne pédagogique se dessine. Même s'il peut y avoir par exemple des exercices d'harmonisation communs, je ne crois pas vraiment en une méthode unique, mais plutôt en une pluralité de parcours pédagogiques inspirés de véritables rencontres spirituelles entre maître et élève! 


2) Pouvez vous en quelques lignes décrire votre parcours d'improvisateur ?

- Depuis mon enfance, au Liban, j'ai toujours aimé jouer au piano des chansons, des cantiques, des hymnes, des musiques de danse. Cette joie de reproduire s'est progressivement transformée en désir de création (composition, improvisation) - momentanément freinée pendant mes études d'écriture au conservatoire. 
- C'est à l'église Sainte-Odile de Paris, où je fus organiste assistant entre 1975 et 1985, que j'ai véritablement commencé à improviser pour la liturgie, grâce aux encouragements du Père François Fleischmann, actuel curé de l'église Saint-François-Xavier de Paris. 
- Quant à ma formation - autant comme improvisateur que pédagogue - c'est à mes maîtres Rolande Falcinelli et Jean Langlais que je la dois. D'abord discipline harmonique, contrapuntique et formelle, puis sens des timbres et de leurs mélanges.
- L'orgue de la Basilique du Sacré-Coeur de Montmartre (où je fus organiste de 1985 à 1993) a joué un rôle capital dans mon métier d'improvisateur et de liturgiste. A posteriori, je réalise que la puissance spirituelle de cet instrument, ainsi que le répertoire liturgique authentique de la Basilique furent pour moi le véhicule de la Grâce. 
- Les fidèles de la liturgie, le public du concert sont essentiels pour l'improvisateur que je suis. Sans l'autre, je n'ai pas de raison d'exister et sans l'autre, je n'ai pas non plus besoin d'improviser ou de composer. A l'église de la Trinité, où à la suite d'Olivier Messiaen, je continue à improviser mon action de grâces, je tire ma substance thématique du chant grégorien, de chorals, ou de thèmes divers conservés après mon heureux passage à la Basilique du Sacré-Coeur, mais aussi, de thèmes liturgiques maronites (libanais), ou de différentes régions de France : thèmes basques, bretons, alsaciens...
- Mon langage rythmique et harmonique a évolué d'abord par une imprégnation des influences de la musique occidentale - française en particulier - et plus tard, en un retour aux sources thématiques libanaises.


3) Quelle est la ou les type(s) d'improvisation que vous préférez ?

Plutôt que de dire : je vais improviser une passacaille, un prélude et fugue, une paraphrase grégorienne ou un thème libre, je préfèrerais tout simplement dire: je vais improviser! L'improvisation devient art quand elle est "fantaisie", c'est-à-dire, quand elle se définit au fur et à mesure de son développement. Et les idées engendrent la forme!

4) Pour conclure, quelles sont vos aspirations concernant l'improvisation à l'orgue ?

Danse, divertissement, offrande, chant, louange,... pourvu que l'oeuvre soit communion!



Béatrice Piertot 
Lauréate du Concours d'Orgue de la Ville de Paris, 2002


Naji Hakim est né à Beyrouth en 1955, il fit ses études avec Jean Langlais ainsi qu'au Conservatoire de Paris, dans les classes de Roger Boutry, Jean-Claude Henry, Marcel Bitsch, Rolande Falcinelli, Jacques Castérède et Serge Nigg, où il obtint les premiers prix d'harmonie, de contrepoint, de fugue, d'orgue, d'improvisation, d'analyse et d'orchestration. Il remporte les premiers prix aux Concours Internationaux d'Orgue de Haarlem , Beauvais, Lyon, Nuremberg, St. Albans, Strasbourg et Rennes, le prix de composition des Amis de l'Orgue pour sa Symphonie en Trois Mouvements (Paris, 1984), et le premier prix de composition du Concours International de Composition pour orgue, à la mémoire de Anton Heiller pour The Embrace of Fire (Collegedale, Tennessee, 1986). En 1991, il reçoit le Prix de Composition Musicale André Caplet de l'Académie des Beaux-Arts. De 1985 à 1993, il fut l'organiste titulaire de la Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, avant de succéder à Olivier Messiaen à l'église de la Sainte-Trinité. Il est professeur d'analyse au Conservatoire National de Région de Boulogne-Billancourt, et visiting professor à la Royal Academy of Music de Londres. Il est ingénieur de l'école Nationale Supérieure des Télécommunications de Paris. En 2000, il devient membre de la Consociatio Internationalis Musicae Sacrae de Rome. En 2002, il obtient le titre de Docteur honoris causa de l'Université Saint-Esprit de Kaslik, Liban. Il est l'auteur d'un Guide Pratique d'Improvisation, publié aux éditions U.M.P. à Londres.

 

 

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